"Le clown semblait né en piste, né de la piste, ne faire qu'un avec elle dont il prenait le centre pour axe du monde, axis mundi, dont il parcourait soudain le cercle enchanté avec l'allure d'un Groucho Marx, comme s'il tournait sur lui-même, gueule hilare, ahurie ou scandalisée. A chaque entrée en piste, il retournait au bas-ventre de Maman et nous partagions avec lui l'extase prénatale.Le clown semblait un pur produit du cirque, ses belles années coïncidant avec l'âge d'or du cirque, de la Belle Epoque aux Années folles. Superstars des grands cirques stables et des chapiteaux géants, modestes comiques des cirques familiaux, les Fratellini à Médrano dans les années trente, les frères Plattier au cirque Bureau qui enchanta nos enfances provinciales.
C'était pure illusion.
Le cirque était né jadis, à la fin du XVIII siècle, à Londres et à Paris, sous le signe du cheval, non celui du clown.
Celui-ci venait d'ailleurs: à première vue, de la grande famille des farceurs et des bouffons, apparenté à la fois au saltimbanque qui sait tous les sauts acrobatiques et au diseur de calembredaines, sauteur et parleur impénitent, dont la parole débridée garde quelque chose du délire organisé des fous médiévaux et des fools de Shakespeare. Par lui, la parade de rue envahit le cirque.
Autre faux-semblant. Nouvelle illusion.
Le clown vient d'ailleurs, oui, mais de plus loin que la foire.
Dans toutes les religions primitives, on trouve des clowns sacrés, les dieux-qui-parodient. Ils sont là pour mettre le peuple en joie. Le rire est leur sacre et sans lui, pas de hiérophanie, pas de manifestation du sacré.
Les clowns viennent d'une autre planète, à mille millions d'années-lumière de la nôtre.
A la fin du siècle dernier, l'apothéose du clown eut lieu. Le couple magique de la comédie clownesque surgit, venu de nulle part, dans les feux croisés de la fée électricité toute neuve. L'un exhibait son arrogance blême dans un habit de lumière qui l'apparentait aux héros et aux princes, l'autre déclenchait ses catastrophes et débitait ses âneries dans les loques du traîne-misère, avec la trogne du pochard.
Que parodiait au juste l'équipe lunaire du clown blanc et de l'auguste, par qui, pour la première fois, le rire le plus naturel à l'homme plongea dans la même extase les enfants et les adultes, les démunis et les nantis, le peuple le plus ignare et les dandys les plus sophistiqués ?
Paris fit du cirque un art et du clown le symbole de l'artiste, glorifié par le Beau, outragé par la bêtise, crucifié par le fric.
Bouc émissaire, victime sacrificielle, pitre chatié, à la fois Dyonisos démembré et Christ recrucifixié. Apollinaire et Max Jacob, Rouault et Klee, les poètes et les peintres modernes ont suggéré clairement la parenté du clown avec le Christ et avec l'ange. Ni le Christ en majesté des tympans des cathédrales, ni l'ange qui terrasse le dragon dans le ciel en furie au-dessus du Mont.
Mais un clown qui rit de son impuissance à dépêtrer la Sainte Face de la grimace ignoble de l'ivrogne, à libérer les ailes de l'ange de la bosse de Polichinelle.
Cercle magique, anneau cosmique, la piste fut le lieu idéal de cette crucifixion en rose.
Fut.
Les clowns venaient d'une planète morte. "Etincelles d'or de la lumière nature", ils ont réservé les derniers feux de leur rire à la terre des hommes, au centre de ce genre provisoire, le cirque au temps de sa plus grande splendeur. Et le rideau tomba sur ce théâtre sans rideau.
Rendre à nouveau accessible un savoir élémentaire sur l'histoire des clowns, tout en reliant ce savoir à une méditation sur ce que l'art clownesque a de profond et d'essentiel sous une simplicité trop évidente pour ne pas cacher un piège, tel est notre propos. Pour survivre, les derniers clowns de notre temps quittent l'un après l'autre le cercle originel de la piste, comme un navire en perdition.
Il faut rendre le clown et le cirque l'un à l'autre mieux que l'histoire ne l'a fait jusqu'ici. La grimace du clown surgit au principe de quelques-unes des plus hautes créations de l'art et de la poésie modernes, donnant un relief neuf au vieux thèmes de la théâtralité du monde.
L'art de Molière, jusque dans ses formes les plus subtiles, et l'art du clown, même dans ses blagues les plus grosses, ont quelque chose en commun qui touche à ce que le jeu de l'homme avec lui-même, avec les autres, avec le monde a de primordial et d'essentiel."
(Alfred Simon "La planète des clowns")
publié par Skiza 28 B dans: Historique du clown
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